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Terrestrialité

Le front de la modernisation est né avec la construction des Etats européens, l’avènement des sciences modernes et la colonisation entre les 15e et 17e siècles ; il a profondément transformé nos rapports aux territoires. Ce diagnostic date. Peut-être remonte-t-il à l’éclosion des mouvements de libération dans les pays colonisés, ces années où l’on a plus ou moins cessé d’exotiser les rapports « autres » au territoire pour insérer ceux-ci dans une histoire longue de conquêtes et de dévastations. Peut-être a-t-il été posé dès le départ, depuis le début de la colonisation, grâce à ceux et celles qui sont resté.e.s attaché.e.s aux territoires non modernes et qui ont dénoncé la destruction de ceux-ci, l’éviction des peuples qui les habitent, autant d’opérations menées au nom du développement et du progrès, et ce encore aujourd’hui. Peut-être aussi ce diagnostic s’est-il appuyé sur les résistances locales au déploiement de la révolution industrielle. En tout cas, rares sont ceux et celles qui contesteraient le fait suivant : la modernisation repose sur une rupture des liens avec le terrain vivant et avec les autres êtres dont nous dépendons ; elle a inséré des prothèses de plus en plus nombreuses entre les humains et la terre pour, in fine, rendre les premiers – ceux qui se sont considérés comme vainqueurs – insensibles à la destruction de la seconde.

Le constat a été largement étayé et documenté. Il y a ceux et celles qui attirent l’attention sur l’abstraction du territoire c’est-à-dire sur l’imposition par l’envahisseur et/ou le capitaliste d’une terra nulla qui est une terre conçue comme vide a priori, comme simple espace euclidien, métrique et aliénable. Cela nous mène des travaux de Henri Lefebvre et de Michel de Certeau dans l’après-guerre à ceux de William Cronon et de Deborah Bird Rose aujourd’hui, pour ne citer que quelques auteur.e.s, tant le thème est présent.

Il y a celles et ceux qui s’en prennent plutôt à la compartimentalisation et la division hiérarchique du terrain de vie, entre les sphères économique et sociale, les règnes du vivant et de la matière morte, les domaines de la culture et de la nature, … et autres coupures historiques qui ont peu à peu détaché les humains modernes des lieux et pratiques de subsistance. A ce sujet, voir les écrits de Karl Polanyi jusqu’à ceux d’Anna Tsing aujourd’hui, en passant par Carolyn Merchant et Donna Haraway, parmi beaucoup d’autres.

Il y a ceux et celles qui abordent la question des structures symboliques, ontologiques et cosmologiques qui formatent les rapports au territoire de façon à favoriser ou non les liens affectifs aux matières et autres êtres vivants. Ces auteur.e.s mettent l’emphase sur le façonnage de véritables « mondes » divergents (nous pensons aux travaux de Philippe Descola, revisitant ceux de Claude Levi-Strauss, mais aussi à l’ouvrage récent de Nastassja Martin).

Trois mots-clés donc – abstraction, division, représentation – qui nous introduisent à chaque fois dans un champ d’enquêtes passionnantes sur les territoires et qui nous permettent de mieux articuler, de mieux saisir, l’insensibilité si caractéristique des rapports (modernes) à l’environnement.

Mais aujourd’hui, il nous semble que ces écrits montent d’un cran leur caractère prescriptif. De nombreux auteur.e.s et acteur.e.s en appellent à développer une sensibilité au territoire, à expérimenter d’autres rapports aux vivants, à augmenter la capacité à observer, à retisser des attaches et, en somme, à revenir sur terre (voir les traductions des livres d’Eduardo Kohn et de David Abram, l’anthologie sur l’éco-féminisme d’Emilie Hache ou le dernier livre de Bruno Latour, tous publiés entre 2013 et 2017). Un déplacement a lieu, comme le font remarquer les auteur.e.s d’A nos amis (2014) : « Il a fallu déserter le rituel des contre-sommets […] pour s’attacher aux territoires vécus » (pp. 228-229). Ces auteur.e.s précisent qu’ils, elles, sont nombreux.ses à avoir réussi à s’arracher de l’abstraction du global mais qu’il leur faut maintenant apprendre à résister à l’attraction du local (tout en ne lâchant pas les territoires). Voilà un beau point de départ pour notre séminaire c’est-à-dire qu’il s’agit là d’une question qui nécessite de l’élaboration collective : comment apprendre à s’attacher au territoire vécu c’est-à-dire à le cultiver, à l’aimer et à le défendre, sans se fermer sur, ni cloisonner, ce même territoire ? Comment apprendre à le faire sans prétendre savoir à l’avance quels sont ces territoires auxquels on est attaché.e, ni le sens que prennent les termes de « local » ou de « global » précisément ? Qui plus est, comment le faire dans les villes dont le territoire procède, plus que partout ailleurs, de la modernisation ?

Nous proposons d’y répondre en nous intéressant à la terrestrialité c’est-à-dire à l’ensemble des qualités de ce qui est terrestre[i]. Ces qualités sont encastrées, pliées, dans nos lieux de vie mais il faut apprendre à les voir, à les déceler, à les apprécier, et ainsi à terrestrialiser les descriptions et les enquêtes territoriales. Selon nous – c’est une découverte amenée par les recherches menées dans les potagers et les visites organisées l’année passée[ii] – une des pistes consiste à apprendre à reconsidérer des champs de savoir et de savoir-faire qui ont été largement sous-estimés, écartés, dénigrés, évincés,… parce que n’étant pas assez critiques ou politiques aux yeux des militant.e.s et des chercheurs en sciences humaines. Il s’agit de l’histoire populaire, de l’archéologie locale, du folklore et de l’étude des us et coutumes mais aussi de la botanique, des observations des naturalistes, des rapports des ornithologues ou des écrits que les Américain.e.s états-unien.ne.s appellent la nature writing. Le séminaire mise sur ces savoir-faire le plus souvent populaires et pratiqués par des amateurs parce qu’ils offrent des descriptions minutieuses capables d’épaissir les rapports aux territoires. La botaniste tout comme le folkloriste décèle des qualités, de l’agentivité et des histoires supplémentaires dans les lieux de vie.

Concrètement, nous proposons d’explorer la différence que peuvent faire ces savoir-faire dans le rattachement, les luttes et les enquêtes de récupération des terrains de vie en détectant plus précisément : (1) à quels usages et pratiques territoriales ils pourraient nous rendre sensibles ; (2) à quels héritages et histoires du passé ils pourraient nous introduire ; (3) dans quelle mesure la connaissance et les attaches terrestres permettrait d’opposer à la planification moderne, un territoire habité et valorisé autrement. Le séminaire démarre avec une séance de lecture et de problématisation. Puis suivent trois séances de présentation d’enquêtes menées dans des territoires menacés, où les savoir-faire populaires ont été, sont ou pourraient être en jeu. Nous terminons par un atelier où nous tenterons une expérience d’écriture et/ou d’enquête terristrielle sur des territoires et des cas qui auront émergé tout au long du séminaire : comment se rendre sensible au territoire ? 

Programme

  • Lundi 19 février 14h-17h, à l’USL-B : séance de problématisation et de présentation de lectures autour de la notion de « Terrestrialité », organisée par Chloé Deligne et Benedikte Zitouni, membres du groupe Ecologies de Bruxelles. Cette séance aura lieu au local 4015 à l’Université Saint-Louis Bruxelles, boulevard du Jardin Botanique 43, 1000 Bruxelles.

Deux extraits de la séance:

  • Lundi 5 mars 14h-17h, à l’ULB : Alèssi Dell’Umbria présentera ses recherches menées au Mexique, en France et en Italie. Ainsi, il est l’auteur d’une histoire populaire de Marseille, d’un livre sur le rituel napolitain de la tarentelle ; il a préfacé Mexique profond et réalisé le film Le vent de la révolte (voir la fiche de lectures). Cette séance aura lieu dans la salle de réception à la Maison des Sciences Humaines de l’ULB, avenue Depage 1, 1050 Bruxelles.
  • Jeudi 19 avril 14h-17h, à l’ULB : Juliette Woitchik présentera sa recherche sur les multiples rapports et dépendances des populations indigènes, métisses, citadines, au fleuve Rio Doce au Brésil et la manière dont les connexions au fleuve se reconfigurent depuis que celui-ci a été gravement atteint par l’écoulement de boues toxiques et la rupture de barrages de Bento Rodrigues, en novembre 2015. Cette séance aura lieu dans la salle de réception à la Maison des Sciences Humaines de l’ULB, avenue Depage 1, 1050 Bruxelles.
  • Mercredi 16 mai 14h-17h, à l’USL-B : Samir Boumédienne présentera ses recherches sur la colonisation et la possible décolonisation des savoirs du vivant, et plus particulièrement la question de la dépossession des savoirs concernant les plantes médicinales. Il est l’auteur de La Colonisation du savoir: une histoire des plantes médicinales du « Nouveau monde » (1492-1750) (voir la fiche de lectures). Cette séance aura lieu au local 6007 à l’Université Saint-Louis Bruxelles, boulevard du Jardin Botanique 43, 1000 Bruxelles.
  • Jeudi 31 mai 14h-17h, à l’USL-B : Atelier d’enquête et/ou d’écriture où il s’agira d’explorer la terrestrialité. Le contenu ainsi que le dispositif seront élaborés en cours de route, tout au long du séminaire. Cette séance aura lieu au local 4015 à l’Université Saint-Louis Bruxelles, boulevard du Jardin Botanique 43, 1000 Bruxelles.

Pour ceux et celles que cela intéresse plus particulièrement, voici une liste d’écrits et de récits dans lesquelles nous irons puiser pour la première séance, en plus des références bibliographiques.

Fiche de lectures

Au plaisir d’échanger avec vous,

L’équipe Ecologies de Bruxelles

[i] Cf. la communication de François Thoreau 2015, « Les exigences de la « terrestrialité » : une épreuve pour l’enquête », en ligne.

[ii] Le résultat des enquêtes menées dans les potagers paraîtra en avril 2018 dans un livre intitulé Terres des villes, aux éditions de l’éclat. Pour les visites, voir la trajectoire 4 du séminaire : « Vivre dans les ruines du capitalisme ».

Paris: mener l’enquête de l’habitabilité

Jeudi 18 mai 2017

Cycle « Écologie pratique et place des collectifs »

Troisième journée de l’atelier “Habiter la transition. Des pratiques existantes
aux politiques de transition : circulations et ambiguïtés”

(9h30-16h30)

Institut des Sciences de la Communication du CNRS (ISCC)
20 rue Berbier-du-Mets 75013 Paris
Métro Les gobelins (ligne 7)
Entrée libre (sans inscription)
Programme et plan d’accès PDF

Coordonnateurs de la séance : Rémi Eliçabe[1] et Jérôme Boissonade[2]

Depuis la mise en œuvre des premiers quartiers durables en Europe, la problématique de l’habiter est au centre de l’attention des aménageurs et des décideurs. La question qui se pose à eux est celle de savoir comment accompagner les habitants à la transition écologique et énergétique et, par-là, comment assurer l’appropriation par ces habitants de nouveaux modes de vie durables ? La recherche en sciences sociales est donc sollicitée pour suivre les transformations sur l’habiter qu’entraîne l’expérimentation de nouvelles techniques de construction et comprendre les éventuels problèmes qui se posent au fil de leur implantation. Mais une demande sociale importante lui est aussi adressée à l’échelle plus large de la mutation de l’urbanité et de la ville dans son ensemble, une demande que l’on pourrait formuler de la manière suivante : comment habiter la ville durable ?

La thématique de l’habiter est donc arrivée en force dans la littérature avec les premiers états des lieux qui prennent en compte les usagers et les habitants des écoquartiers français. Cette thématique est véritablement prise en charge par une génération de jeunes chercheurs (par exemple S. Nemoz, V. Renauld, F. Valegeas, Z. Hagel, H. Subrémon) qui est la première à poser la question de l’habiter dans la ville durable à l’épreuve de ses réalisations concrètes, sans discréditer par avance le discours des habitants et en prenant au sérieux leurs pratiques. Des parties entières de ces thèses sont consacrées à l’appréhension réflexive des habitants quant aux nouveaux dispositifs et aménagements durables, ou à leurs consommations énergétiques. Inspirées par les travaux de M. De Certeau sur les ruses de la vie quotidienne et les arts de faire des usages (arts des faibles, art du braconnage) et la sociologie pragmatique, ces recherches donnent à voir des habitants inventifs, bricoleurs, débrouillards, compétents pour résoudre toutes sortes de problèmes, agissant à des échelles multiples et de manière coordonnée.

On ne peut que se réjouir de la publication de ces travaux, qui permettent de commencer à re-symétriser une recherche qui avait tendance à n’éclairer le phénomène du développement urbain durable que depuis l’angle de sa gouvernance et de son déploiement technique et à ne considérer les habitants que comme des freins à ce développement. Mais si l’ensemble de ces travaux mettent en valeur ceux qui sont au centre de ces transformations de la ville, les habitants des écoquartiers et autres quartiers durables, avec toutes les compétences dont ils sont dotés, de nombreuses questions restent ouvertes : quel sens les habitants donnent-ils aux nombreux dysfonctionnements techniques rencontrés dans ces nouveaux écoquartiers ? Et de là, quelles continuités ou discontinuités peut-on repérer entre aménageurs et techniciens d’un côté et habitants de l’autre ? Quelles échelles de l’habiter sont prises en compte dans ces enquêtes ? Quelles pratiques de la ville, autres que purement domestiques d’une part ou adaptatives d’autre part, sont mises en valeur ? Quelle place est donnée non plus seulement à l’inventivité des habitants mais à leur capacité analytique, à leur capacité à problématiser la ville durable ?

Cette séance aura pour objectif de faire le point sur les méthodes autant que sur les résultats de ces enquêtes récentes sur l’habiter durable. Nous nous demanderons donc autant comment mener l’enquête sur l’habitabilité que ce que ces enquêtes nous apprennent de neuf sur les capacités des habitants à problématiser et agir dans ce contexte de transition écologique des villes. Deux des exposés auront directement à charge de présenter des enquêtes menées auprès d’habitants de grands écoquartiers fraîchement livrés, notamment Lyon Confluence : Ludovic Morand (suivi d’une intervention de Sophie Nemoz) et le GRAC (suivi d’une intervention de Martin Denoun). Un dernier exposé, en début d’après-midi, ouvrira le champ de questionnement au moyen d’une enquête collective et multisituée sur des pratiques d’agriculture urbaines initiées par des habitants (Bénédikte Zitouni, Alexis Zimmer et Chloé Deligne). Sophie Nemoz et Martin Denoun mettront en perspective les trois présentations et animeront la discussion.

Les enregistrements audios de la séance sont directement accessibles depuis le programme ci-dessous :
Cliquez sur le passage du programme concerné, puis Télécharger (le fichier peut alors être écouté ou téléchargé : clic droit sur la barre de progression audio et choisir “Enregistrer le fichier sous…”)

 

Introduction de Jérôme Boissonade

Matinée (9h30 – 12h30) :

Ludovic Morand[3] : « Un habiter durable ? Apports et limites d’une approche non-évaluative de l’habiter »[4]

Questions de Sophie Nemoz[5] ; Questions de la salle ; Réponses[4] de Ludovic Morand

Rémi Eliçabe, Amandine Guilbert[6] et Yannis Lemery[7] du GRAC (Lyon) : « Suivre la logique vivante de l’habiter. Une enquête aux côtés des habitants de Lyon Confluence » : Première partie ; Deuxième partie

Questions de Martin Denoun[8] ; Réponses du GRAC

Après-midi (14h – 16h30) :

Introduction de Rémi Eliçabe

Bénédikte Zitouni[9], Chloé Deligne[10] et Alexis Zimmer[11] du collectif “Ecologies de Bruxelles”[12] : « Terrains et intrigues. Passés, présents et futurs des jardiniers en ville » : Première partie ; Deuxième partie

Débat avec la salle : Première partie ; Deuxième partie

Discutants : Sophie Nemoz et Martin Denoun[13]

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[1] Sociologue, chargé de recherche au Groupe Recherche Action (GRAC)
[2] Architecte, Maitre de Conférences en sociologie (ULCO – UMR LAVUE)
[3] Sociologue, Centre Norbert Elias, EHESS Marseille.
[4] Ludovic Morand n’a pas souhaité rendre l’enregistrement de sa communication et de ses réponses aux questions disponible en ligne.
[5] Maître de Conférences à l’Université de Bourgogne/Franche-Comté Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie (LaSA).
[6] Chargée de recherche au Groupe Recherche Action (GRAC)
[7] Chargé de recherche au Groupe Recherche Action (GRAC)
[8] Sociologue, professeur à l’Université Saint-Louis Bruxelles
[9] Historienne, chercheur qualifiée au FNRS, Université Libre de Bruxelles
[10] Historien, post-doctorant, à l’Institut des Humanités de Paris, Université Paris-Diderot)
[11] Collectif aussi composé de Livia Cahn (USLB CES), Noémie Pons-Rotbardt (ULB LIEU) et de Nicolas Prignot (ULB, LIEU)
[12] Doctorant au Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive (GSPR) EHESS

Berlin, in defense of Brussels gardens

14. April 2017 18:00 – 20:00

Noemie Pons-Rotbardt and Livia Cahn – researchers and garden activists based in Brussels – propose a conversation (in English) around the questions : of how best to defend urban community gardens from disappearing under new urban developments? and about what kind of alliances matter ?

Noemie and Livia will share their experience of being gardeners and activists and members of a research team Ecologies de Bruxelles (at the Université Libre de Bruxelles and Université Saint Louis, Brussels) that works on how urban ecologies are part of urban and social struggles. They will bring along a few documents about their favourite stories from Brussels.

On the eve of the 17th of April, the International Day of Peasant Struggles (called by Via Campesina since 1996) they will tell the story of a growing political movement in Brussels. One year ago, the Tuiniers Forum des Jardiniers (a Dutch and French hybrid name used to designate a forum of gardeners and defenders of green spaces) was formed when more than 200 urban gardeners came together to try and defend gardens and green spaces from concrete paving in Brussels. The one-year-old forum will join in with the actions and discussion planned across Belgium for the International Day of Peasant Struggles.

Noemie and Livia would like to share this search of alliances „in the making“ and would like to hear about any movements to defend free urban places in Berlin, and particularly community gardens. Join us for a conversation.

An event in cooperation with the Nachbarschaftsakademie

In Defence of the Gardens – Brussel stories

« l’Ecole Spéciale des Espaces Libre », Paris

« L’Ecole Spéciale des Espaces Libres » est située le long de la voie ferrée de la Petite ceinture. Depuis la seconde guerre mondiale, on ne voit plus qu’exceptionnellement des trains sur cette voie qui faisait le tour de la ville de Paris. Une gare et ses voies laissées à l’abandon, dans le 20ème arrondissement, ont intrigué Léo et Henri. Leurs approches complémentaires de jardinier agronome et d’artiste font de leur travail avec ce lieu ce qu’ils on nommé une « école spéciale ».

Bien que l’accès au site de la SNCF ne soit pas officiel, les voies sont très fréquentées : par des flâneurs, des tagueurs, des jardiniers qui non sans dialogues cocasses entretiennent les parois, les sols et un petit local.

Un jardin en bordure des rails délaissés.

Une plante rudérale, la valériane des jardins, est à la source de ce jardin. Apparue sans qu’on y prenne gare, elle s’installe tranquillement et se déplace en massifs denses à fleurs roses, gagnant progressivement du terrain. D’abord Henri l’observe traverser les rails, la documente, lui parle. Puis un jour de printemps, des guerilla gardeners d’Ile de France viennent installer des plantes potagères le long des voies. Un dialogue s’installe entre ces plantes sauvages et cultivées, et en son sein, la rencontre entre Leo et Henri s’opère, par l’intermédiaire, notamment, d’une semelle de vieille chaussure qui sert de support à des échanges de mots.

S’en suivent des rencontres régulières, ils se disent : « Cultivons le sauvage et ensauvageons les légumes », « Le jardin peut se faire partout où il y a des délaissés, des pelouses improductives, des espaces verts bouche trou. […] En grattant la terre on réveille des lieux enkystés, le voisinage réagit. On rentre en dialogue, en recherche active, c’est comme une musique »[1] .

Ils se mettent à travailler la terre, à l’aérer, à réveiller les graines contenues dans le sol. Peu à peu ils construisent un sol fertile, en amenant des couches de matière organique « en « lasagnes », issues des déchets du marché, de cartons, de fientes de pigeons qui vivent ici en nombre, et même de plumes s’il y en a. Ils aident le jardin à ne pas se laisser piétiner, ils font des expériences, les transmettent, les retentent ailleurs et autrement, avec d’autres, et c’est cela qui devient le travail de l’école.

Des courges poussent sur des « lasagnes ».

C’est avec grand plaisir qu’en avril 2016, nous écoutons Henri et Léo nous raconter leurs expériences jardinières parisiennes en ouverture de la journée sur les sols que nous organisons à l’ULB dans le cadre des Ecologies de Bruxelles. C’est l’occasion de plusieurs jours de balades et d’échanges à Molenbeek, à Anderlecht, au plateau d’Avijl et au bord de la Senne. On apprend à faire des talus solides, à tailler les pruniers et monter un muret de pierres sèches. Leurs énormes forces combinées sont un moteur d’action, de réflexions, de nouvelles pistes à suivre. Ils nous laissent avec un doute : la valériane qui pousse maintenant sur notre toit est-elle venue avec eux, prise dans les semelles de leurs chaussures ?

Marqué-es par leur passage, nous sommes interrogé-es dans nos manières d’agir et d’interagir. Et eux aussi semblablement, puisque quelques semaines plus tard nous recevons la nouvelle que le Mouvement International des Espaces Libres (MIEL) est créé rétrospectivement : un tissage est confirmé issu de ce voyage à Bruxelles.

MIEL aux armes, car la SNCF, propriétaire du terrain, a demandé leur expulsion. Dix ans d’ancienneté ne semblent pas peser bien lourd face au bail périmé. Huit minutes en justice et le sort est jeté. Il paraît que leur groupuscule (dangereux) de voisins porteurs d’un projet local (ringard) serait nuisible … à la biodiversité!

Chacun une tasse de thé dans la main lors d’un passage à Paris, Henri et Léo ne semblent pourtant pas s’arrêter d’avancer des hypothèses probables : des arbres millénaires, les étoiles d’un désert radioactif, un collectif sur les toits de Séville, le jardin perdu d’un certain Jorn de Précy. Même la SNCF n’arrêtera pas un tel élan. Henri et Leo anticipent et projettent d’ouvrir grand les portes du site pour des « rencontres champêtres ». Sur la terrasse, une brigade d’abeilles s’occupent de faire du miel pour l’occasion.

Indignez vous! Pétition à signer:

http://www.mesopinions.com/petition/art-culture/association-esel-danger/29039?showForm=true&coreg=true

 

Le miel du MIEL : Henri explique les aller-retours des abeilles.

[1] «  Agrostium 2008 / 2013 », Ecole Spéciale des Espaces Libres (Galerie Ceinture, Guilde du vide, Groupe d’Interaction Verts Espaces, Association C’est Pointé, Kokopelli, Guerilla Gardening) – http://media.wix.com/ugd/d30118_6b0882fc7a1d958d872e5410d9778fd3.pdf

Henri et Léo from Kaori Studio on Vimeo.

Vivre dans les ruines du capitalisme

Après une pause d’un semestre, nous avons le plaisir de vous inviter à la quatrième trajectoire du séminaire « Écologies urbaines », qui nous accompagnera dans une nouvelle étape de deux ans de recherche sur les sols bruxellois.

Maintes fois documentées, les logiques de profit du capitalisme se nourrissent de l’exploitation industrielle des ressources planétaires et de la mise en concurrence des territoires. Dans les sillons de ces histoires multiples et toutes singulières, nous héritons souvent de terres polluées ou mutilées, de régions abandonnées, de décharges, de paysages dévastés parfois soi-disant compensés : ce sont les ruines du capitalisme.

Ces ravages nous éloignent d’une représentation idéalisée de la nature et apparaissent comme des obstacles au développement de relations et de pratiques relevant de l’écologie, telle l’agriculture et la conservation notamment. Pourtant on ne saurait se satisfaire de la simple disqualification de ces territoires ni de “compensations” sur d’autres territoires jugés, quant à eux, purs. Pour tenter de remédier à ces héritages, il nous faut certainement composer avec eux, et accepter de faire vivre leurs traces. Vivre dans les ruines du capitalisme, c’est donc accepter de s’engager avec ces ravages, pour trouver avec eux des formes de relations ni stigmatisantes ni romantiques ou nostalgiques, mais des relations dont on peut continuer à apprendre.

Lors de cette trajectoire, nous visiterons des sites qui posent directement la question de cette disqualification et de leur compensation. Nous y rencontrerons des acteurs qui les ont réinvestis, ré-habités, voire réhabilités à leur manière, négociant pour ce faire avec les matières existantes et les forces en présence, y compris leurs toxicités. Ils nous raconteront leur façon de vivre dans ces ruines, et comment ils travaillent à redynamiser le vivant, envisageant ces toxicités non pas comme un phénomène lointain ou un problème à repousser, mais comme exigeant une diversité de savoir-faire et de manières d’envisager le passé et l’avenir de ces sites, la matérialité des sols et les attachements qui les peuplent aujourd’hui.

Nous proposons donc trois visites de terrain où nous appréhenderons et interrogerons ces sites de manière sensible, en s’y promenant. Ces balades seront suivies d’une réflexion collective en salle à Bruxelles, où nous discuterons de ces trois cas de manière croisée.
Nous vous invitons, dans la mesure du possible, à assister à un maximum de rendez-vous. Pour que nous puissions organiser un transport groupé pour se rendre aux visites, merci de vous inscrire avant le 1er mars 2017 en écrivant à l’adresse de l’équipe : ecobxl@collectifs.net.

PROGRAMME :

Mercredi 22 Mars 2017 après-midi : Les Fochalles, Rochefort
Fred Dupont nous guidera à travers la petite et la grande Fochalle (ravin en wallon) où furent déversés illégalement, entre 1984 et 1996, des milliers de m³ de déchets toxiques d’origine industrielle et domestique. Sur ces terrains privés, la Fondation Les Fochalles, reconnue d’utilité publique, et le mouvement Clanic (plateforme d’éducation permanente privée regroupant plusieurs centaines d’asbl, aisbl, et fondations) organisent depuis plusieurs années la dépollution progressive du site en s’appuyant sur les principes de la permaculture. Ils nous raconteront comment leurs manières de réinvestir ces terres souillées s’infiltre dans des brèches ou au contraire se heurte à des manières de faire plus instituées.
Départ collectif de Bruxelles à 12h et retour vers 19h (plus d’infos logistiques à suivre)

Dimanche 30 avril 2017 après-midi : Doel
Benjamin Vergauwen nous guidera dans le musée PolderMAS qu’il a cofondé, un musée d’archéologie et d’histoire qui rassemble des objets de la rive gauche de l’Escaut sacrifiée au développement du port d’Anvers. Plusieurs villages sont en effet considérés comme étant des zones « invivables », ou ont été récemment inondés pour cause de compensations écologiques ; et tout cela pour faire place à l’installation d’un nouveau bassin pouvant accueillir des porte-conteneurs. Les projets de l’administration étant retardés par des actions en justice, la zone vit aujourd’hui un entre-deux, entre retour à la nature et future zone industrielle. PolderMAS participe de la résistance menée par les habitants de la zone dévastée depuis trois générations (www.Doel2020.org), et à s’insérer dans l’entre-deux, en gardant la trace matérielle des mondes menacés afin de ne pas les lâcher aujourd’hui et dans l’avenir. Le musée organise des discussions, projections, actions de conservation (notamment des arbres essentiels pour la polderisation) et autres encore. Nous visiterons le musée et les alentours. Il sera question de de compensations et de manières de faire mémoire pour résister à l’évidence de l’industrialisation.
Départ collectif depuis Bruxelles prévu à 13h, retour vers 18h : Promenade de deux heures sur place suivie d’une visite du musée. Enfants et famille bienvenus. Places néanmoins limitées, merci de vous inscrire au plus vite.

Lundi 15 mai 2017, matin : Les Terrils de Charleroi
Nous parcourrons un bout du chemin de la ‘boucle noire’ qui suit l’empreinte des paysages crées par l’exploitation des mines de charbon, relie six terrils, longe des quartiers défavorisés, traverse la Sambre et rejoint un Ravel. Micheline Dufert et Francis Pourcel nous accompagneront, depuis la gare de Charleroi, sur le sentier qu’ils ont débroussaillé à la main pendant deux ans. Le chemin a permis une appropriation de la périphérie ouest de la ville où les traces du passé industriel sont les plus marquées. Il a par la suite été reconnu par l’association de grande randonnée et relié au sentier GR412, dit « Trans-terrillienne » en 2012.
Départ collectif de Bruxelles à 9h et retour vers 14h, lunch sur place (plus d’infos logistiques à suivre)

Lundi 29 mai 2017, 9h30-12h30 : Séance de synthèse à l’ULB
Nous reviendrons sur les trois visites de manière transversale, et échangerons impressions et points de vue sur ce que ces manières de vivre avec nous apprennent, et comment elles font circuler à nouveau des possibles.

Ecologies de Bruxelles 4_trajectoire ‘Vivre dans les ruines du capitalisme’